A Lenychou, qui me manque.
Ils etaient tous assis en rang d'oignon devant une de ses emissions deprimantes ou les gens se cassent la gueule de facons diverses et variees.
Il y avait cette jeune fille, qui aurait tres bien pu etre ma mere, qui tombait de cheval et se cassait le dos ; et il y avait aussi ce gars, Robin probablement, qui jouait aux All Blacks, voltigeant dans les airs, tournicottant, rebondissant, courrant a droite et a gauche d'un air joyeux, et finissait par se fracturer le poignet.
Et eux, scotches au televiseur, ils riaient comme des cons, insouciants. Comme si ca n'etait qu'a la tele, simplement a la tele, et que les gens qui se ridiculisaient sur des videos pour etre payes par des telespectateurs au sens de l'humour douteux n'etaient eux-memes pas des humains. Pour eux, tout ca n'etait que fictif.
Une bonne blague quoi.
Ca les faisaient rire et ca me rendait malade.
Parfois je me demande si ils ne vivent pas a travers ce genre de futilites, si ils ne se forcent pas a rire pour pretendre etre heureux tellement leurs vies sont ennuyeuses et sans sens.
Oui, une fois de plus, ca me rendait malade.
Alors j'ai fuit.
Je suis sortie et je me suis assise sur le perron, sous un soleil un peu trop eblouissant pour un mois de fevrier. Triste soleil arrive la par hasard, certainement a cause de ce "global warming" qu'ils montrent tous d'un doigt tremblant, assis dans leur pick-ups, envoyant des sacs plastiques en l'air comme on envoie des confetits a Mardi Gras.
Oui, il faisait un temps magnifique. Alors j'ai juste ferme les yeux et j'ai avale cette bouffee d'air qui me chatouillait les narines. J'ai regarde ces grands arbres que personne ne voit, j'ai senti ce frisson dans leurs rares feuilles d'hiver et je me suis demande pour combien de temps encore ils allaient rester la, avant qu'un abruti ne les trouve inutiles et ne les rase.
Mais j'ai oublie l'abruti qui rasera les arbres un jour puisque c'est inevitable, et j'ai profite que ceux-ci soient encore la, les racines profondement enfoncees dans la terre et le tronc droit, solide. J'ai mis mes mains autour de mes genoux et je me suis balancee de droite a gauche sur mes fesses en ecoutant le silence, en oubliant combien les gens sont cons.
C'est la que j'ai senti que tu etais assis a cote de moi, et que ton regard aussi etait perdu dans cet espace. Je n'ai pas tourne la tete pour verifier, ca n'aurait eu aucun sens. Je savais que tu etais la. J'en etais sure, c'etait tout. Parce que cette scene, cette resurrection au milieu de ce monde aveugle, j'aurais tres bien pu la vivre avec toi. Oui, c'etait un moment que l'on n'a jamais vecu ensemble, mais je peux tres bien nous imaginer, allonges dans l'herbe cote a cote, muets, a regarder le bleu du ciel et a se perdre dans ce vide, dans cette brise, dans cette plenitude et ce bien-etre. Comme si la societe partout autour de nous n'existait pas, que la simplicite avait miraculeusement eu raison de ce merdier.
Comme un retour aux sources, et simplement comme un retour a la vie.
Photo : The Cranberries, album 'Animal Instinct'